Nous pensons ici au récit bien connu du combat des Olympiens contre les géants insurgés qui s'étaient conjurés contre le ciel pour se venger de leurs frères, les titans bannis dans le Tartare ; dans la phase finale du combat, lorsque les géants, poursuivis par les Olympiens, se réfugièrent sur la terre, débuta un lancer de morceaux de roches, qui eut pour conséquence la création d'îles — comme le note Ranke-Graves dans ses sobres retranscriptions des histoires des divinités grecques : "Athéna lança un rocher à Encelade. Le rocher écrasa le fuyard. Ainsi naquit l'île de Sicile. Poséidon brisa avec son trident un morceau de l'île de Kos et le lança sur Polybutes. Celui-ci tomba dans la mer, ce qui fit naître à proximité de la Sicile la petite île de Nisyros, sous laquelle Polybutes est enterré." Ce qui est instructif, dans ce conte des origines, c'est le fait que certaines îles servent de tombes pour géants ou de couvercle de cercueil pour ennemis des dieux. Plus impressionnant encore est le fait qu'on les décrive comme des projectiles au repos, c'est-à-dire les conséquences de lancers suprêmes, et donc les résultats d'une pratique.

Ecumes, Sphères III, Peter Sloterdijk

Il advint qu’un jour, vers midi, comme j’allais à ma pirogue, je fus excessivement surpris en découvrant l’impression d’un pied nu, d’un pied d’homme, sur le sable. Je m’arrêtai court, comme frappé de la foudre, ou comme si j’eusse entrevu un fantôme. J’écoutai, je regardai autour de moi, mais je n’entendis rien ni ne vis rien.
Elle était solitaire, et je ne pus rencontrer aucun vestige que celui-là. J’y retournai encore pour m’assurer s’il n’y en avait pas quelque autre, ou si ou si ce n’était point une illusion ; mais non, le doute n’était point possible : car c’était bien l’empreinte d’un pied, l’orteil, le talon, enfin toutes les parties d’un pied. Comment était-il venu là ? Quelquefois je me figurais qu’il fallait que ce fut le diable : Comment quelque chose ayant forme humaine aurait-elle pu parvenir en cet endroit ?

Robinson Crusoé, Daniel Defoe

Naufragé à Rhodes le philosophe socratique Aristippe de Cyrène avertit ses compagnons : «Nous pouvons être confiants, car je vois des signes humains»

Alexander Graham Bell n’a jamais considéré le téléphone comme une simple chose scientifique, un objet ni même une machine qui se laisserait un jour subsumer sous une notion relevant de la sphère technologique. Son partenaire, Thomas Watson, parlait dans ses textes de l’art de la téléphonie. Watson était un spiritualiste qui évoquait des fantômes au cours de séances nocturnes, à Salem ; il fut, pendant un certain temps, un puissant médium. La genèse du téléphone, dont les drageons rhizomatiques attendent encore d’être repérés, peut avoir pris racine dans l’oreille morte que Bell portait partout avec lui et dans laquelle il parlait. Il portait l’oreille, elle le transportait, au cours d’un été où il passa ses vacances chez ses parents. Or cette morte, cette oreille qui fut prêtée à Aleck par l’institution médicale de Harvard, il se peut qu’elle ait été l’autre oreille du père de Hamlet ou plus vraisemblablement de celle de Van Gogh aussi, dans la mesure où les oreilles ne viennent jamais seules. Ou encore celle de sa mère sourde dont l’appel le rappelait à la maison. Cela dit, les oreilles ne sont que rarement réglées pour l’écoute en stéréo, si bien qu’il peut être raisonnable de supposer quand même qu’une oreille suffit pour le téléphone autant que pour les besoins de l’invention. L’oreille de l’autre n’est pas l’autre oreille, celle qui est exclue des écouteurs partiels et qui paraît attendre éternellement l’unité destinée à la compléter Peut-être cette division dans la paire d’oreilles s’éclaircirait-elle dans la natation. Dans le crawl, une oreille est submergée — puisque nous régressons jusqu’à un commencement celui-ci en vaut bien un autre : dans le crawl, donc, une main tend à être projetée vers l’avant et une oreille plongée dans un milieu silencieusement résonant. Entre-temps, l’autre oreille s’expose au « dehors » et se rend capable d’entendre un vacarme d’un registre distinct, qu’elle reçoit avant de basculer. Elle échange alors des places vaguement comparables au-dedans et au dehors avec l’autre oreille.

Telephone Book, Avital Ronell